Paul Créange


Le travail de Paul Créange s’inscrit dans un processus de recherche et d’expérimentation plastique et technique au sein duquel il est important de le situer. Il trouve initialement sa source dans une pratique de la photographie qui fut longtemps son médium exclusif, jusqu’à sa sortie des Beaux-Arts de Paris en 2015. Cette pratique, déjà initialement marquée par une tendance à l’abstraction, et donc par la mise en cause de la nature illusionniste du procédé photographique, a progressivement évolué vers une mise en question des conventions intrinsèques au médium photographique même. Inspiré par le travail d’un Larry Bell, qui demeure une référence fondamentale dans son travail, P. C. a peu à peu entrepris de « tordre » l’image photographique dans de multiples directions, de la disséquer de plus en plus radicalement, pour en arriver au point où il lui est apparu que les images produites n’avaient plus de raison de rester figées dans la planéité du dispositif photographique. Elles devaient prendre de nouvelles formes, trouver une nouvelle matérialité.

Cette évolution s’est ainsi traduite par une hybridation progressive de la photographie avec la sculpture et l’installation lumineuse qui est l’espace dans lequel son travail évolue actuellement. Une telle direction s’est aussi amorcée de façon contingente : c’est en travaillant sur des décors de publicité qu’il a pu réaliser la quantité de déchets engendrés par de tels processus de fabrication « tout-jetable ». Il a ainsi commencé à les collecter et à s’en servir dans sa production plastique, pour les transformer et les réemployer dans ses sculptures. La plupart des matériaux qu’il utilise sont issus du réemploi, ce qui, au-delà de l’anecdote, détermine la forme et le sens de ses derniers travaux : comme si les fragments d’images photographiques intégrés dans ses pièces trouvaient écho dans ces débris de matériaux issus du monde de l’industrie, destinés à la destruction, qu’il récolte et entreprend de transmuter dans ses sculptures hybrides.

Le travail récent de P. C. s’élabore autour d’une tension dialectique entre le langage de la sculpture et celui de l’image photographique. La photographie apporte une aura à la sculpture, elle lui donne sa couleur et sa profondeur, son « contenu » – sous la forme d’éclats d’une nature fragmentée. La sculpture tente de rassembler ces fragments et de les réintégrer dans une unité formelle organique – tout en exposant le caractère paradoxalement artificiel de ce pseudo-organisme précaire, dont les entrailles et la structure se laissent voir, et jusqu’aux liens qui seuls lui permettent tenir en place. C’est ainsi que l’on repère à l’œuvre
dans ce travail une seconde dialectique, parallèle à la première, entre « naturalité » et « artificialité » – dont nous apprenons aujourd’hui à connaitre la véhémence. C’est peut-être cela qui signe le plus décisivement la contemporanéité dans laquelle se trouve engagé le travail de P. C., aspirant à donner une forme à cette tension, sur un plan qui ne soit pas simplement illustratif, mais bien expérimental et plastique ; en cherchant, donc, comme à préfigurer la réconciliation des deux éléments de cette opposition – nature et artifice, technique et organique – en les intégrant dans une même composition.

Léo Texier